Aujourd'hui, réagir à une situation sur Internet passe surtout par une capture d'écran, un GIF ou une photo de célébrité détournée. Mais entre 2008 et 2012, deux genres bien distincts dominaient ce rôle : les « rage comics », des bandes dessinées amateurs dessinées en quelques traits dans MS Paint, et les « advice animals », des photos (souvent d'animaux) associées à une légende en deux temps. Les deux sont nés dans les mêmes forums, à quelques mois d'écart, et une bonne partie du vocabulaire visuel d'aujourd'hui — le format même de l'image de réaction — en descend directement.
Les rage comics : la BD amateur en colère
Le genre est lancé sur le forum /b/ de 4chan par un dessin resté anonyme : un personnage au trait grossier hurlant sa frustration après une contrariété absurde du quotidien, popularisé sous le nom Rage Guy / FFFFFFUUUUUUU. Le principe se répand vite : une petite planche en quatre ou cinq cases, un dessin volontairement raté, une chute qui tourne en dérision une frustration ordinaire.
Le personnage le plus reconnaissable du genre est né ailleurs, presque par accident : Trollface a été dessiné en 2008 par un étudiant de 18 ans sous le pseudonyme « Whynne » pour une bande dessinée publiée sur DeviantArt, avant que son sourire exagéré ne soit isolé du reste de la planche pour devenir le symbole universel du « troll ». Dans son sillage, Forever Alone illustre à partir de 2010 la solitude et l'exclusion sociale, tandis que Y U NO, dont l'expression faciale est directement reprise d'un manga japonais (Gantz, 2002), sert à formuler un reproche. Cereal Guy, créé dès 2007 par le graphiste Bob Averill sur le forum Something Awful, réagit lui avec un flegme comique, un bol de céréales à la main, à des révélations qui devraient provoquer une réaction bien plus forte. Quant à Derp, le mot lui-même vient du film « BASEketball » (1998), avant d'être associé dans les rage comics à un visage aux yeux exorbités désignant une réaction stupide.
Les advice animals : la photo à la légende empoisonnée
Le second genre naît le 7 septembre 2006, avant même les rage comics, sur le forum Mushroom Kingdom : un utilisateur y publie la photo de son chiot Boba Fett, positionnée sur un fond en roue chromatique. Associée à une légende en deux temps qui commence comme un conseil sérieux avant de basculer dans l'absurde ou le déplacé, Advice Dog devient le format fondateur de toute une famille de mèmes. Le principe — une photo répétée à l'identique, seule la légende changeant d'un mème à l'autre — se décline en une galerie de personnages récurrents : Courage Wolf prodigue des conseils de dépassement de soi à l'enthousiasme extrême, avant que Insanity Wolf ne détourne la même photo de loup, dès novembre 2009, pour des conseils cette fois délibérément extrêmes et absurdes — un miroir sombre volontairement construit en réaction au premier.
D'autres photos suivent le même principe : Socially Awkward Penguin, tirée d'une photo animalière de National Geographic, illustre les situations sociales gênantes ; Good Guy Greg légende de bonnes actions inattendues le portrait d'un homme souriant ; Scumbag Steve, identifié en 2011 par les commentateurs de Reddit comme étant un certain Blake Boston, sert au contraire à railler des comportements égoïstes ; et Bad Luck Brian, photo scolaire d'un lycéen de l'Ohio prise en 2005-2006, énumère des situations improbablement malchanceuses. À l'opposé du tableau, Success Kid, photographié sur une plage en 2007 par sa propre mère, célèbre au contraire les petites victoires du quotidien — les deux formats étant explicitement pensés comme des antithèses l'un de l'autre. Enfin, Overly Attached Girlfriend, tirée d'une vidéo parodique publiée en 2012, transpose le principe à une expression figée plutôt qu'à une photo de stock.
Pourquoi ces formats ont vieilli
Aucun de ces mèmes n'a disparu du jour au lendemain, mais leur usage s'est nettement raréfié après le milieu des années 2010. Le point commun de tous ces formats est de reposer sur un dessin ou une photo générique, réutilisée à l'identique, alors que les mèmes qui leur ont succédé (captures de films ou de séries, extraits de streams, screenshots) puisent directement dans l'actualité culturelle du moment — plus rapides à produire, plus faciles à faire circuler sur les réseaux sociaux qui ont supplanté les forums où ces formats étaient nés.
Ce qui reste utile à retenir
Ces formats ne sont pas de simples curiosités datées : ils ont fixé une grammaire — légende en deux temps, personnage récurrent, contraste entre l'image et le texte — qui structure encore une grande partie des mèmes actuels. Voir la généalogie de mèmes plus récents comme Wojak permet d'ailleurs de mesurer à quel point cet héritage reste vivant.














