Derrière la plupart des mèmes-photos les plus connus se cache une personne réelle, un photographe réel, et parfois un droit d'auteur bien réel — que le statut de « mème mondial » n'efface pas. Quatre cas déjà documentés sur ce site montrent qu'il ne s'agit pas d'une question théorique : ils sont allés jusqu'au tribunal, ou jusqu'à une vente record, avec des issues très différentes selon qui a cherché à monétiser quoi.
Grumpy Cat : le mème qui a fait perdre 710 000 dollars à une entreprise
Les photos de la chatte Tardar Sauce, alias Grumpy Cat, publiées sur Reddit le 23 septembre 2012, ont donné lieu à l'une des exploitations commerciales les plus abouties et les mieux protégées juridiquement de l'histoire des mèmes : la société Grumpy Cat Limited, créée par la famille de la propriétaire de l'animal, a déposé des droits d'auteur et des marques sur son image. En 2013, elle accorde à l'entreprise Grenade Beverage une licence limitée pour une gamme de café glacé baptisée « Grumpy Cat Grumppuccino ». Quand Grenade Beverage commercialise ensuite un café en grains sans l'autorisation prévue par le contrat, Grumpy Cat Limited porte l'affaire devant la justice fédérale américaine. Le 23 janvier 2018, un jury du tribunal du district central de Californie condamne Grenade Beverage à verser 710 000 dollars pour contrefaçon de droit d'auteur et de marque — l'un des montants les plus élevés jamais accordés dans un litige lié à un mème Internet.
Success Kid : une image de banque personnelle, pas une image libre de droits
La photo de Success Kid, prise par la photographe Laney Griner sur une plage le 26 août 2007, est également protégée : Griner en détient le copyright et l'a régulièrement concédée sous licence à des usages commerciaux (dont des publicités Coca-Cola et Virgin Mobile). En janvier 2020, le comité de campagne du représentant américain Steve King utilise l'image sans autorisation dans une publication Facebook sollicitant des dons, avec la légende « FUND OUR MEMES!! ». Griner, qui affirme n'avoir jamais donné son accord, engage une action en justice (Griner v. King) ; un jury reconnaît la campagne responsable de contrefaçon de droit d'auteur et lui accorde des dommages-intérêts. L'affaire illustre un point souvent oublié : une image devenue mème mondial reste, juridiquement, la photo protégée d'un photographe précis, même quand des millions de personnes l'ont partagée sans jamais se poser la question.
Disaster Girl : quand la famille choisit de monétiser elle-même l'image
Disaster Girl, photographiée par son père Dave Roth en janvier 2005 lors d'un exercice de pompiers volontaires à Mebane, en Caroline du Nord, suit un chemin différent : plutôt qu'un litige, c'est une vente directe. La famille Roth ayant conservé les droits sur la photo, Zoë Roth (devenue adulte) vend le 17 avril 2021 un NFT authentifiant l'image originale pour environ 486 000 dollars, tout en conservant un droit de suite de 10 % sur toute revente future. Contrairement à Success Kid ou Grumpy Cat, il ne s'agit pas ici de faire valoir des droits contre un tiers, mais d'exploiter directement, et avec succès, un actif que la famille détenait déjà légalement depuis le départ.
Pepe the Frog : quand un mème est retourné contre son propre créateur
Le cas de Pepe the Frog est le plus atypique des quatre. Créé par le dessinateur Matt Furie en 2005 pour sa bande dessinée indépendante Boy's Club, le personnage devient à partir de 2016 un symbole récupéré par des mouvances d'extrême droite américaines, un usage totalement étranger aux intentions de son créateur. En 2018, Furie poursuit le site conspirationniste Infowars, qui vendait sans autorisation un poster représentant Pepe aux côtés d'Alex Jones et de Donald Trump. Infowars invoque le « fair use », arguant que la notoriété de Pepe comme mème Internet le rendait librement réutilisable par quiconque — un argument qu'un juge fédéral rejette en mai 2019. Plutôt que d'aller au procès, Infowars accepte en juin 2019 de verser 15 000 dollars à Furie, plus 1 000 dollars à une association de conservation des amphibiens, de détruire ses stocks du poster et de ne plus jamais vendre de produit à l'effigie de Pepe sans licence. Ce cas montre qu'être l'auteur d'un personnage devenu mème mondial ne prive pas son créateur du droit de décider qui peut, ou non, l'utiliser — y compris pour en reprendre le contrôle symbolique après un détournement politique qu'il n'avait jamais voulu.
Ce qui reste utile à retenir
Ces quatre cas dessinent une même règle simple, souvent oubliée par l'usage massif et gratuit des mèmes en ligne : la viralité d'une image ne fait disparaître aucun droit d'auteur préexistant. Ce que montre leur diversité, c'est que les personnes à l'origine d'un mème gardent des options très différentes selon les cas — poursuivre un usage commercial non autorisé (Grumpy Cat, Success Kid), monétiser directement leurs propres droits (Disaster Girl), ou reprendre le contrôle d'un symbole détourné à des fins qu'ils réprouvent (Pepe the Frog) — mais dans les quatre cas, ce sont bien elles qui avaient le dernier mot juridique, pas les millions de personnes qui avaient partagé l'image entre-temps.



