Le mot « mème » n'est pas né sur Internet. Il a quarante-neuf ans de plus que le premier forum où l'on aurait pu poster une image de chat légendée, et il vient d'un livre de biologie évolutive. Comprendre son sens d'origine éclaire à la fois ce que le sens actuel lui doit, et à quel point il s'en est éloigné — au point que son inventeur lui-même s'en dit, par sa propre expression, « à moitié horrifié ».
Un mot inventé pour parler de gènes, pas d'images
Le mot est inventé en 1976 par le biologiste britannique Richard Dawkins dans son livre The Selfish Gene (« Le Gène égoïste »). Dawkins y cherche un mot pour désigner une unité de transmission culturelle — une idée, un air de musique, une expression, une mode vestimentaire, une technique de poterie — qui se propage d'esprit en esprit par imitation, de la même façon qu'un gène se propage de génération en génération par reproduction. Il part du grec mimēma (« ce qui est imité ») et le raccourcit en « mème » pour qu'il sonne comme « gène », son pendant biologique. Dans sa conception d'origine, un mème est un réplicateur culturel soumis à une forme de sélection darwinienne : certaines idées se copient plus fidèlement, se répandent plus vite ou survivent plus longtemps que d'autres, un peu comme certains gènes sont favorisés par la sélection naturelle.
Ce que le sens internet a gardé — et ce qu'il a perdu
Le sens actuel du mot doit beaucoup à cette idée de base : un contenu qui se propage par imitation et copie, à la manière d'un virus culturel. C'est bien ce mécanisme de réplication qui a valu au mot d'être repris pour désigner les images, formats et blagues qui circulent sur Internet. Mais Dawkins lui-même a pointé une différence fondamentale entre les deux usages : dans sa théorie d'origine, un mème se transmet par une copie relativement fidèle, un peu comme un gène — l'essentiel de l'information reste stable d'une transmission à l'autre. Un mème Internet, à l'inverse, est modifié délibérément et créativement à chaque réutilisation : c'est précisément le fait de détourner, légender différemment ou remixer une image qui fait le mème, alors que la fidélité de copie était centrale dans le concept biologique. Dawkins a ainsi qualifié le mème Internet de « détournement de l'idée originale ».
Sa position sur le sujet n'est cependant pas restée figée dans la seule critique. Interrogé par le magazine Wired en 2013 sur cette évolution du sens, il a nuancé : « Le sens n'est pas si éloigné de l'original. C'est tout ce qui devient viral. » Une reconnaissance que la logique de propagation virale — l'idée centrale de sa théorie — reste bien présente dans l'usage courant, même si le mécanisme précis de copie a changé de nature.
Pourquoi ça compte pour lire une fiche de ce site
Cette double origine explique pourquoi le mot « mème » recouvre aujourd'hui des réalités très différentes sur ce site : un format qui se reproduit à l'identique avec seulement le texte qui change (les advice animals, par exemple) est plus proche du mème au sens de Dawkins — une structure stable, copiée fidèlement — qu'un mème comme Distracted Boyfriend, sans cesse redessiné, réinterprété et détourné dans des contextes que sa forme d'origine ne laissait pas deviner. Les deux portent le même nom ; l'écart entre eux est la meilleure illustration concrète de ce que Dawkins entendait par « détournement » de son concept.
Ce qui reste utile à retenir
Le mot « mème » a changé de sens en migrant de la biologie évolutive vers Internet, mais pas de nature : il continue de désigner une unité culturelle qui se propage par imitation et sélection, seule la façon de copier ayant changé — d'une fidélité relative à une transformation permanente et assumée. Ça n'en fait pas un terme moins sérieux que son origine scientifique ; c'est la même idée, appliquée à un support qui la pousse davantage vers la variation que vers la copie.
