La décennie s'ouvre sur un confinement mondial qui pousse une génération entière vers TikTok, et se referme sur des personnages entièrement générés par intelligence artificielle, sans acteur, sans caméra ni auteur identifiable. Entre les deux, le mème change moins de nature que de vitesse de production — et pour la première fois, la question de qui (ou de quoi) fabrique un mème cesse d'avoir une réponse évidente.
2020 : le confinement comme accélérateur
L'année du confinement mondial est aussi celle où plusieurs formats déjà anciens connaissent une seconde vie virale. Coffin Dance, assemblage de vidéos ghanéennes de 2015-2017, explose fin février 2020 sur TikTok et devient l'un des symboles humoristiques les plus partagés du Covid-19. Among Us, jeu vidéo sorti en 2018, connaît son explosion de popularité à l'été 2020, relayée par de grands streamers confinés — le mot « sus » qui en découle entre durablement dans le vocabulaire courant, bien au-delà du jeu lui-même. C'est aussi durant cette année que Khaby Lame, ouvrier licencié au début de la pandémie, commence à publier sur TikTok les vidéos de réaction silencieuse qui feront de lui, en 2022, le compte le plus suivi de la plateforme au monde.
2021-2022 : l'argot des streamers devient l'argot de tout le monde
Le vocabulaire popularisé par les cercles de streamers et de créateurs anglophones franchit durant cette période un cap : il ne reste plus confiné à une sous-culture. Rizz, popularisé à partir de 2021 dans l'orbite du streamer Kai Cenat, est consacré mot de l'année par l'Oxford University Press dès 2023 — un dictionnaire de référence, signe d'un ancrage qui dépasse largement le mème. It's Corn suit un chemin plus classique mais tout aussi rapide : une interview publiée le 4 août 2022 sur la chaîne YouTube « Recess Therapy », remixée en chanson quinze jours plus tard, puis sortie en single officiel le 28 août — trois semaines à peine séparant l'anecdote de sa version commerciale.
2023-2025 : quand l'intelligence artificielle commence à fabriquer le mème lui-même
La fin de la décennie introduit une rupture que les précédentes n'avaient pas connue : des mèmes sans tournage, sans acteur et parfois sans auteur assumé. Skibidi Toilet, série d'images de synthèse publiée à partir du 7 février 2023, construit un univers fictif entier générationnel (génération alpha) sans jamais recourir à une seule image ou vidéo réelle. Shrimp Jesus, apparu en mars 2024 sur des pages Facebook générant du contenu religieux par IA pour maximiser l'engagement algorithmique, devient le symbole documenté du « AI slop » — du contenu produit en masse par des outils génératifs à seule fin lucrative, sans intention créative. Tralalero Tralala et le filon dit « Italian brainrot » qu'il inaugure début 2025 poussent la logique plus loin encore : des créatures hybrides absurdes (requin en baskets, éléphant-avion) entièrement générées par IA, accompagnées de voix off italiennes délibérément incompréhensibles — un genre que les adolescents eux-mêmes désignent, avec autodérision, sous le nom de « brainrot ».
Ce qui reste utile à retenir
La bascule structurelle de cette décennie n'est pas TikTok en tant que plateforme — c'est le fait que la question « qui a créé ce mème » cesse progressivement d'avoir toujours une réponse humaine identifiable. Un Rickroll ou un Trollface des années 2000 avait un créateur anonyme mais réel, une photo ou un dessin authentique ; une bonne partie des mèmes qui closent cette décennie n'ont ni photographe, ni acteur, ni scène tournée — seulement un prompt et un modèle génératif, ce qui pose une question de sourcing entièrement nouvelle pour une encyclopédie qui documente ses origines.





